Marco Dessardo et ses sculptures flottantes 

Portrait – Le Chasse-Marée  

L’artiste Marco Dessardo a commencé par imaginer des sculptures flottantes, puis il s’est glissé dedans. Il n’a jamais coulé, alors il a continué à rêver des bateaux et s’est lancé dans des aventures en mer aussi joyeuses que frugales.

Marco Dessardo détient le record de la traversée à la voile, en solitaire et sans assistance, du bassin de la fontaine Saint-Népomucène à Wattwiller, en Alsace. Disponible en ligne, une vidéo en atteste. On peut y voir le sculpteur se lancer dans ce voyage épique sous le regard placide des passants, ce qui ne cesse de l’amuser : « Les gens ont l’air de trouver ça normal qu’il y ait un type sur un bateau dans la fontaine ! ».

Pour cette performance, Marco Dessardo s’est glissé dans l’une de ses nombreuses « sculptures-bateaux », Basiluzzo, un curieux vaisseau argenté de deux mètres, tout en rondeur, conçu à partir des fragments cassés d’un canot pneumatique grossièrement cousus les uns aux autres. L’artiste belge n’ayant pas peur de grand-chose, il a par la suite navigué à bord de Basiluzzo en Écosse, sur le Loch Ness puis en mer, dans la baie de Diabaig.

Avant de construire des bateaux, Marco Dessardo, sculpteur contextuel (c’est-à-dire créant toujours in-situ), a imaginé « des maisons pliantes, inachevées et inhabitables, des passerelles ne menant nulle part, des charpentes s’enroulant sur elles-mêmes, ». Autant d’œuvres fabriquées en auto-construction un peu partout dans le monde, inspirées par les matériaux et les techniques locales, questionnant aussi bien les lieux que les contextes sociaux et politiques, et donnant lieu à une courte fiction filmée.

Sa vie aquatique a commencé avec plusieurs sculptures et installations parfois gigantesques autour de la circulation de l’eau, éloges des tuyaux et des robinets qui fuient. Une cascade en boucle dans le Connecticut, un aqueduc en PVC dans une galerie d’art allemande, un canal en bambou suspendu dans une forêt coréenne, un détournement des gouttières d’un centre d’art à Bruxelles… « Et puis à un moment, j’ai eu envie de faire partie de la sculpture, de me mettre en danger, relate l’artiste, en escale à Paris où il donne des cours en école d’architecture. Une fois que tu te mets dans l’eau et que tu flottes, ça fait un bateau. C’est venu comme ça. »

Bien qu’ayant des parents originaire de deux villes portuaires italiennes, Naples et Trieste, Marco Dessardo, 68 ans, a grandi en Belgique, loin de toute expérience maritime. Alors qu’il vit dans l’Oise, l’artiste s’imagine en robinsonnade sur la rivière avec son fils et déniche un canoë en aluminium, qu’il équipe d’un gréement de planche à voile. Le fils préfère le foot, lui-même n’y connaît rien, mais il décide en 2017 de participer à la Semaine du Golfe du Morbihan… On a connu des novices moins hardis, mais peut-être pas aussi candides.

De cette curiosité pour l’univers marin naît sa première sculpture-bateau, baptisée Onda. « Je fais toujours l’innocent donc ce premier bateau est en forme de vague. Je l’ai imaginé et fabriqué selon mes principes de sculpteur mais en fait il marche ! » Il s’agit d’un canot ouvert asymétrique, inspiré des premiers canoës canadiens, propulsé par une voile latine ou à la pagaye droite. Sa coque courbe se tient à demi suspendue au-dessus de l’eau. Pour le construire, en contreplaqué et en époxy, Marco Dessardo s’est appuyé sur Emmanuel Conrath, du chantier Arwen Marine. « Il est arrivé avec une maquette de 20 centimètres et il m’a dit : je veux fabriquer ça », se souvient le charpentier, devenu depuis lors un fidèle camarade. « Et même un ange gardien ! », reconnaît le sculpteur. Invité à un rassemblement qu’organise Emmanuel Conrath sur le lac du Der, grand lac artificiel près de Reims, Marco Dessardo débarque avec son canoë et son blouson de cuir, qui s’avérera bien difficile à faire sécher après plusieurs dessalages…

Depuis cette première œuvre flottante, sa pratique artistique n’a plus jamais regagné la terre ferme. Faut-il parler de bateaux-sculptures, de sculptures flottantes ou d’œuvres d’art qui naviguent ? Marco Dessardo n’a pas tranché mais cela lui a permis de remporter plusieurs appels d’offres de centres d’arts internationaux. « Je n’ai pas beaucoup d’imagination : je fais selon les sites, les histoires que l’on me raconte, le matériel que je trouve sur place. » S’il ne se documente pas sur l’histoire de la charpente marine, il observe beaucoup les bateaux dans les ports, en sculpteur, se concentrant sur les formes. « Allergique à la nostalgie », peu sensible à l’histoire, il assume son incompréhension devant « les types qui admirent les bateaux anciens » mais goûte volontiers à la simplicité des objets d’autrefois.

Au Japon, en résidence sur l’île volcanique d’Oshima, il conçoit et fabrique un bateau en papier japonais. L’ossature est en bambou, sur le modèle d’un kayak, la peau en papier verni, le tout est assemblé avec de la ficelle de boucher. Des bouteilles de lait font office de par-battage. En guise de vernissage, l’artiste propose au public de venir assister à la première mise à l’eau de l’œuvre. « Il y a toujours une forme de tension, personne ne sait comment ça va se passer… », relate-t-il. Ce jour-là, au Japon, un typhon menace d’annuler l’événement. Sur les conseils d’un pêcheur, Marco Dessardo ne sort pas du port comme il l’avait prévu à bord de son bateau de papier : « Il m’a expliqué que je risquais d’être emporté par un courant qui me conduirait jusqu’aux États-Unis, comme c’est arrivé à des pêcheurs japonais, devenus esclaves ! ». Il se contente d’un tour du port sous les applaudissements et embarque même une fillette, trop curieuse de cet étrange bateau de 9 kilos, qui finalement ne coule pas si vite que ça…

Lors d’une résidence sur l’île de Korpo, en Finlande, il crée deux sculptures flottantes. La première est un canoë fabriqué avec une feuille de contreplaqué cousue avec du fil de fer et collé à la silicone de salle de bain. La voile latine est taillée dans une bâche. Marco Dessardo a voyagé avec l’esquif jusqu’à l’île voisine, Nagu, envisageant cette œuvre comme « un dispositif flexible, léger et habitable permettant de naviguer et de s’échapper de l’île, écho au besoin que nous avons tous de migrer ». Lors de la mise à l’eau de la sculpture, les Finlandais tiennent à lui prêter une combinaison flottante au cas où il finirait à l’eau, proche de zéro degré. Il n’en est rien, et la sculpture est ensuite été exposée en extérieur, à la verticale, suspendue à un arbre, au niveau précis où la mer se trouvait au temps préhistorique. « C’était un clin d’œil à cette étrangeté : sur cette île, ce n’est pas le niveau de la mer qui monte mais celui de la terre », indique l’artiste. La seconde sculpture créée en Finlande se compose des morceaux d’une annexe trouvée sur place et d’une vieille planche à voile, cousus ensemble. Le drap de la chambre du centre d’art qui l’accueille a été détourné en voile carrée.

S’il a commencé à naviguer tardivement, le sculpteur n’a pas perdu de temps depuis son initiation. Devenu allergique à l’époxy, il se construit un canoë en aluminium riveté du nom de Tasu, avec lequel il multiplie les navigations. Une sculpture qu’il décrit ainsi sur son site : « Tasu est un kayak ultra léger (12,7 kg) équipé d’une voile latine. Une sculpture adapté à son contexte : l’eau et le vent. Une voile latine en dacron de six mètres carrés assure la propulsion de Tasu (trop paresseux pour pagayer). Deux dérives asymétriques courbes améliorent sa capacité à remonter au vent (si nécessaire). Très bas sur l’eau, Tasu ressemble à un cormoran argenté. » Et il file : son rostre sert à allonger sa flottaison et donc à augmenter la vitesse. Ayant rejoint une petite bande de férus de voile-avirons, autour d’Emmanuel Conrath notamment, l’artiste participe à de nombreux rassemblements. Tasu y est surnommé tour à tour le « bateau pâté Henaff » ou le « sous-marin à voile ». « Marco a fait des choses incroyables avec ce bateau, reconnaît Emmanuel Conrath, mais au bout d’un moment, on se lançait dans des parcours de plus en plus engagés, et même s’il survivait à chaque fois, ça devenait limite ! »

Sous la pression des amis, Marco Dessardo acquiert donc ce qu’il appelle « un vrai bateau ». Il veut un petit voilier rapide, marin, assez petit et léger pour être transporté sur son véhicule, une citadine de 4 mètres de long, et pouvant être monté sur le toit seul. Emmanuel Conrath lui propose un un Viola 14, un canoé de 4 mètres, avec une voile au tiers, conçu d’après les plans de l’Australien Mickaël Storer sur un cahier des charges du néerlandais Joost Engelen. 35 kilos tout mouillé qui lui procurent une joie immense et un plaisir toujours renouvelé. La dérive sabre du modèle initial a été remplacée par une dérive pivotante totalement escamotable plus adapté aux cailloux bretons.

L’an dernier, Marco Dessardo a navigué à bord d’Aléa en Zélande, sur le lac du Der, dans l’archipel sicilien des Éoliennes, en Bretagne…. Il ne manque pas non plus une occasion de participer au Challenge naviguer léger (CNL), ambitieuses navigations organisées chaque année pour une flottille de voile-avirons (voir CM …). Son bateau reste toujours le plus petit et le plus rudimentaire de la flottille, celui qui a moitié moins de matériel et que les collègues surveillent discrètement, mais les amis sont quand même un peu plus rassurés. Il lui arrive de s’aventurer dans des raids d’une semaine, en chargeant 80 kilos de matériel. La nuit, il cabane avec une tente sur-mesure et dort souvent à flot. « Quand on voit le machin, large d’un petit mètre, on se demande comment c’est possible, rigole Emmanuel Conrath. Marco a un seuil de douleur et d’effort très élevé. » L’artiste rétorque qu’il dort aussi mal dans son lit et qu’à ses étudiants en école d’architecture, il recommande la lecture d’Homo Confort, de Stefano Boni (*), ouvrage qui montre comment la recherche du confort à tout prix nous coupe de la nature, de nos sens, des autres et, sans doute, du sel de la vie.

Adepte précoce du dépouillement, convaincu qu’il faut « toujours mieux enlever quelque chose que rajouter », Marco Dessardo ne voudrait pour rien au monde naviguer sur des bateaux plus grands, que certains oseraient dire plus confortables. « Le plus beau livre que j’ai lu, c’est Deux ans sur le gaillard d’avant. Quand je me retrouve trempé, je pense à ces marins en chaloupe, dans les rouleaux, et je me dis que c’est pas très grave ! Mais bon, il faut relativiser, je ne suis pas très radical. » Les marinas l’ennuient, les cabines aussi. Il ne rechigne pas à se faire parfois inviter à dîner dans des carrés chaleureux, se félicitant de ce rappel élémentaire : « On voudrait se faire croire à coup de garanties et d’assurances qu’on a plus besoin des autres, alors qu’on est tous dépendants. »

S’il aime être en mer, c’est aussi pour se repaître d’horizon : « une des seules lignes droites de la nature : cela me rince l’œil et me procure une forme de paix ». L’artiste dessine d’ailleurs beaucoup lorsqu’il navigue, dans des journaux de bord de format identique depuis 15 ans, tous archivés sur son site web. Le voilà parvenu au numéro 63, qui consigne des paysages imaginaires dessinés à Annecy. Lorsqu’il n’est pas en mer ou en voyage pour créer, Marco Dessardo vit dans une maison en Belgique, à Céroux-Mousty, entouré de ses sculptures flottantes. Tantôt suspendues, tantôt posées, à l’intérieur et à l’extérieur, elles habitent la maison comme dans un cache-cache avec leur créateur, jamais lassé de jouer.

Plan Anti-dérive

Pour l’exposition collective Plan anti-dérive, présentée en 2021 au Centre Bruegel, à Bruxelles, Marco Dessardo a invité des amis et collègues qui, comme lui, cultivent l’humour, la sobriété et le jeu sur la fonctionnalité des objets. « Ce sont des gens avec qui je partage le plaisir de la trouvaille, ajoute Marco Dessardo : il s’agit parfois de trouver un truc, et de voir ce qu’on va pouvoir faire avec ! ». Ainsi Bernard Zaccone a présenté ses délicieux bateaux-jouets navigants, réalisés à partir de trois fois rien, un peigne auquel l’artiste a retiré des dents devenant un mât avec une voile lattée. Gildas Roudaut a été invité à exposer son Indiscutable Moto-Godille. Spécialiste de l’acoustique halieutique, godilleur éperdu et inlassable bricoleur, jamais il n’aurait imaginé exposé un jour sa maquette à godille mécanique dans un centre d’art… Gildas Roudaut a rencontré Marco Dessardo alors qu’il naviguait en rade de Brest à bord de Tasu, son kayak riveté à voile. En un bref échange sur la possibilité d’une godille à pédale, ces deux-là ont compris qu’ils auraient des choses à dire. « Moi j’ai ma vision de marin et de technicien ingénieur, très protocolaire. Lui, il dépasse tout ça ! Il est venu décaler ma vision. Il va au-delà du fonctionnement des bateaux et il fait naviguer n’importe quoi ! Je ne savais pas du tout comment présenter ma maquette dans l’exposition : c’est Marco qui m’a suggéré de suspendre le bateau : avec lui, un bateau, ça peut être vertical ! » L’Indiscutable Moto-Godille de Gildas Roudaut a donc été exposée en suspension, avec un système de poire permettant d’enclencher le moteur électrique, et donc la godille, ce qui à la faveur d’un léger déséquilibre, permettait au bateau de bouger. Tout un programme pour une dérive.

Toutes les sculptures et les performances filmées de Marco Dessardo sont disponibles en ligne sur son site www.dessardo.com

 

Publié dans Le Nom de la Revue